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Ni la Longue Dépression du 19ème siècle, ni la Grande Dépression du 20ème ne furent des ères de déclin continu - au contraire, les deux comprennent des périodes de croissance économique. Mais ces épisodes d'amélioration ne suffisaient jamais à réparer les dégâts de la crise initiale, et étaient suivies de rechutes.
Nous sommes maintenant, je le crains, dans les débuts d'une troisième dépression. Elle ressemblera sans doute davantage à la Longue Dépression qu'à la bien plus grave Grande Dépression. Mais le coût - pour l'économie mondiale, et surtout pour les millions de vies dévastées par l'absence de travail - n'en sera pas moins immense.
Et cette troisième dépression sera avant tout un échec politique. Partout dans le monde - et tout récemment encore lors du désespérant G20 du weekend dernier - les gouvernements sont obsédés par l'inflation, alors que la vraie menace est la déflation, et prêchent pour le serrage de ceinture alors que le vrai problème vient des dépenses inadaptées.
En 2008 et en 2009, on aurait pu croire que l'histoire nous avait appris quelque chose. Contrairement à ses prédécesseurs, qui augmentèrent les taux d'intérêt pour faire face à la crise financière, les dirigeants actuels de la Réserve fédérale et de la Banque centrale européenne réduisirent les taux et mirent tout en œuvre pour soutenir les marchés de crédit. Contrairement aux gouvernements passés, qui tentèrent d'équilibrer les budgets face à une économie en chute libre, les gouvernements actuels ont permis aux déficits de grimper. Et de meilleures politiques ont contribué à éviter au monde un effondrement total : on peut dire que la récession entraînée par la crise financière a pris fin l'été dernier.
Mais les futurs historiens nous diront que ce n'était pas la fin de la troisième dépression, de même que la reprise des affaires commencée en 1933 ne signait pas la fin de la Grande Dépression. Après tout, le chômage - surtout le chômage à long terme - reste à des niveaux qui auraient paru catastrophiques il n'y a pas si longtemps, et ne montre aucun signe d'amélioration rapide. Et les Etats-Unis comme l'Europe prennent largement le chemin des pièges déflationnistes à la japonaise.
Face à une perspective aussi sinistre, on aurait pu s'attendre à ce que les décideurs politiques se rendent compte qu'ils n'en ont pas encore fait assez pour promouvoir la reprise. Mais non : ces derniers mois, on a vu un étonnant retour de l'orthodoxie de la rigueur et de l'équilibre budgétaire.
Pour ce qui est de la rhétorique, c'est en Europe que le retour de cette ancienne religion saute le plus aux yeux : les officiels semblent tirer leurs arguments des discours d'Herbert Hoover, jusqu'à l'affirmation que l'augmentation des impôts et la réduction des dépenses développera l'économie en améliorant la confiance des entreprises. Question pratique, cela dit, l'Amérique ne fait pas beaucoup mieux.
La Fed semble consciente des risques déflationnistes - mais ce qu'elle propose de faire contre ces risques, eh bien : rien. Le gouvernement Obama comprend les dangers d'une austérité fiscale prématurée - mais parce que les républicains et les démocrates conservateurs au Congrès n'accorderont aucune aide supplémentaire aux gouvernements fédéraux, cette austérité sera quand même là, sous la forme de coupes budgétaires aux niveaux fédéraux et locaux.
Pourquoi ce mauvais virage politique ? Les partisans de la ligne dure invoquent souvent les problèmes rencontrés par la Grèce et d'autres pays européens pour justifier leurs actions. Et il est vrai que les investisseurs s'en sont pris aux gouvernements ayant des déficits intraitables. Mais rien ne prouve qu'une austérité fiscale à court terme devant une économie déprimée rassure les investisseurs.
Au contraire : la Grèce a accepté de durcir l'austérité, et n'a connu qu'une augmentation de l'ampleur de ses risques ; l'Irlande a imposé d'énormes coupes dans ses dépenses publiques, et s'est vu traiter par les marchés comme un risque pire que l'Espagne, qui a quant à elle été bien plus réticente à appliquer les remèdes des partisans de la ligne dure.
C'est presque comme si les marchés financiers comprenaient ce que les décideurs politiques ne semblent pas saisir : que si la responsabilité fiscale à long terme est importante, la réduction des dépenses au beau milieu d'une dépression, ce qui aggrave cette dépression et prépare le terrain pour la déflation, est en fait contre-productive.
Donc je ne crois pas qu'il s'agit vraiment là de la Grèce, ou même d'une quelconque appréciation réaliste des compromis entre déficits et emplois. C'est, au contraire, la victoire d'une orthodoxie qui n'a pas grand chose à voir avec l'analyse rationnelle, dont la doctrine principale est que c'est en faisant souffrir les gens qu'on montre ses qualités de meneur dans les temps difficiles.
Et qui paiera le prix de ce triomphe de l'orthodoxie ? La réponse est des dizaines de millions de travailleurs au chômage, parmi lesquels nombreux seront ceux qui resteront des années sans emploi, et certains ne travailleront plus jamais.
Paul Krugman
© 2010 The New York Times News Service
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22.06.10 - 10:09
Dépensez maintenant, tant que l'économie reste déprimée : économisez plus tard, une fois qu'elle aura repris. Est-ce si difficile à comprendre ? Très, à en croire l'état actuel du débat politique. Partout dans le monde, les hommes politiques semblent décidés à faire le contraire.
Ils semblent pressés d'enfoncer l'économie alors qu'elle a besoin d'aide, tout en rechignant à s'occuper des problèmes budgétaires à long terme.
Mais peut-être qu'une explication claire des problèmes pourrait en faire changer d'avis certains. Parlons donc des déficits budgétaires. Je m'en tiendrai à la position des États-Unis, mais on peut dire la même chose pour d'autres pays.
En ce moment, comme vous l'avez peut-être remarqué, le gouvernement américain gère un déficit budgétaire important. Or une grande partie de ce déficit est la conséquence d'une crise économique qui dure, qui a affecté les recettes et exigé des dépenses extraordinaires pour venir au secours du système financier. La crise passant, les choses vont s'améliorer. Le Congressional Budget Office, dans son analyse des propositions budgétaires du président Barack Obama, prédit que la reprise économique réduira le déficit budgétaire annuel d'environ 10% du PIB cette année à environ 4% du PIB en 2014.
Malheureusement, ce n'est pas assez. Même si l'emprunt gouvernemental annuel devait se stabiliser à 4% du PIB, sa dette totale continuerait de croître plus rapidement que ses recettes. Qui plus est, le CBO prédit qu'après avoir atteint son niveau le plus bas en 2014, le déficit augmentera de nouveau, essentiellement à cause de l'augmentation des dépenses de l'assurance-maladie.
Donc, l'Amérique a un problème budgétaire à long terme. Pour s'occuper de ce problème, il faudra avant tout fournir un véritable effort pour ramener les dépenses de santé sous contrôle - sans cela, rien ne fonctionnera. Il faudra aussi trouver des recettes supplémentaires et/ou des coupes budgétaires. Économiquement parlant, ce ne devrait pas être difficile - en particulier, une TVA modeste, disons à 5%, contribuerait grandement à réduire le fossé, tout en laissant les impôts américains en général parmi les plus bas du monde développé. Mais si nous devons de toutes façons augmenter les impôts et réduire les dépenses, ne devrions-nous pas commencer tout de suite ? La réponse est non.
Pour le moment, notre économie est en sévère dépression - et cette économie en dépression inflige des dégâts durables. Chaque année qui passe avec un taux de chômage extrêmement élevé augmente le risque que de nombreux chômeurs de longue durée ne retrouvent jamais un travail, et ne deviennent des démunis à vie. Chaque année, le fait qu'il y ait cinq fois plus de gens cherchant un travail que de créations d'emplois signifie que des centaines de milliers de jeunes diplômés américains ne peuvent démarrer leur vie professionnelle. Et chaque mois qui passe nous rapproche du piège déflationniste à la Japonaise.
Jouer les grippe-sous à une époque comme celle-ci n'est pas seulement cruel : cela met en danger l'avenir du pays. Et cela ne réduit même pas tellement le poids de notre dette future, parce que le refus de dépenser aujourd'hui menace la reprise économique, ainsi que l'espoir d'une hausse des recettes.
Ce n'est donc pas le moment d'appliquer une politique de rigueur fiscale. Comment saurons-nous quand ce moment sera arrivé ? La réponse est que le déficit budgétaire devrait devenir une priorité quand la Réserve fédérale aura de nouveau un peu de prise sur l'économie, et pas avant, afin qu'elle puisse compenser les effets négatifs des augmentations d'impôts et des coupes budgétaires en réduisant les taux d'intérêts.
Pour le moment, la Fed ne peut pas le faire, car les taux d'intérêt qu'elle contrôle sont proches de zéro, et ne peuvent baisser davantage. Or à terme, à mesure que le chômage baisse - sans doute quand il descendra sous la barre des 7% ou moins - la Fed voudra augmenter ses taux pour éviter une éventuelle inflation. À ce stade-là, on peut faire un marché : le gouvernement commence à dégraisser, et la Fed fait attendre les hausses de manière à ce que ces dégraissages ne fassent pas retomber l'économie dans la crise.
Mais un tel marché est bien loin - il faudra sans doute attendre deux ans ou davantage. La chose responsable à faire, donc, est de dépenser maintenant, tout en planifiant d'économiser plus tard.
Comme je l'ai dit, de nombreux hommes politiques semblent décidés à faire le contraire. De nombreux membres du Congrès, en particulier, s'opposent aux aides aux chômeurs de longue durée, sans parler des gouvernements locaux et fédéraux, sous prétexte qu'on ne peut se le permettre. En agissant ainsi, ils sapent les dépenses au moment où on en a le plus besoin, et menacent la reprise. Or les efforts pour maîtriser les dépense de santé furent accueillis par des accusations de "tribunaux de la mort".
Et quelques unes des voix anti-déficit les plus virulentes au Congrès travaillent dur pour réduire les impôts d'une poignée d'Américains chanceux héritiers de propriétés valant des milliards de dollars. Cela ne ferait rien pour l'économie aujourd'hui, mais cela réduirait les recettes de milliards de dollars par an, de manière permanente.
Mais certains hommes politiques doivent sincèrement se sentir fiscalement responsables. Et je leur dis, attendez le bon moment. Oui, nous devons régler nos problèmes budgétaires à long terme - mais pas en refusant d'aider notre économie quand elle est dans le besoin.
Paul Krugman
© 2010 The New York Times News Service