Mardi 29 juin 2010 2 29 /06 /Juin /2010 22:48

La troisième dépression

28.06.10 - 17:39

Si les récessions sont monnaie courante, les dépressions sont rares. À ma connaissance, seules deux époques de l'histoire économique furent généralement définies comme "dépressions" à l'époque : les années de déflation et d'instabilité qui suivirent la Panique de 1873 et les années de chômage de masse qui suivirent la crise financière de 1929-31.

Ni la Longue Dépression du 19ème siècle, ni la Grande Dépression du 20ème ne furent des ères de déclin continu - au contraire, les deux comprennent des périodes de croissance économique. Mais ces épisodes d'amélioration ne suffisaient jamais à réparer les dégâts de la crise initiale, et étaient suivies de rechutes.

Nous sommes maintenant, je le crains, dans les débuts d'une troisième dépression. Elle ressemblera sans doute davantage à la Longue Dépression qu'à la bien plus grave Grande Dépression. Mais le coût - pour l'économie mondiale, et surtout pour les millions de vies dévastées par l'absence de travail - n'en sera pas moins immense.

Et cette troisième dépression sera avant tout un échec politique. Partout dans le monde - et tout récemment encore lors du désespérant G20 du weekend dernier - les gouvernements sont obsédés par l'inflation, alors que la vraie menace est la déflation, et prêchent pour le serrage de ceinture alors que le vrai problème vient des dépenses inadaptées.

En 2008 et en 2009, on aurait pu croire que l'histoire nous avait appris quelque chose. Contrairement à ses prédécesseurs, qui augmentèrent les taux d'intérêt pour faire face à la crise financière, les dirigeants actuels de la Réserve fédérale et de la Banque centrale européenne réduisirent les taux et mirent tout en œuvre pour soutenir les marchés de crédit. Contrairement aux gouvernements passés, qui tentèrent d'équilibrer les budgets face à une économie en chute libre, les gouvernements actuels ont permis aux déficits de grimper. Et de meilleures politiques ont contribué à éviter au monde un effondrement total : on peut dire que la récession entraînée par la crise financière a pris fin l'été dernier. 

Mais les futurs historiens nous diront que ce n'était pas la fin de la troisième dépression, de même que la reprise des affaires commencée en 1933 ne signait pas la fin de la Grande Dépression. Après tout, le chômage - surtout le chômage à long terme - reste à des niveaux qui auraient paru catastrophiques il n'y a pas si longtemps, et ne montre aucun signe d'amélioration rapide. Et les Etats-Unis comme l'Europe prennent largement le chemin des pièges déflationnistes à la japonaise. 

Face à une perspective aussi sinistre, on aurait pu s'attendre à ce que les décideurs politiques se rendent compte qu'ils n'en ont pas encore fait assez pour promouvoir la reprise. Mais non : ces derniers mois, on a vu un étonnant retour de l'orthodoxie de la rigueur et de l'équilibre budgétaire.

Pour ce qui est de la rhétorique, c'est en Europe que le retour de cette ancienne religion saute le plus aux yeux : les officiels semblent tirer leurs arguments des discours d'Herbert Hoover, jusqu'à l'affirmation que l'augmentation des impôts et la réduction des dépenses développera l'économie en améliorant la confiance des entreprises. Question pratique, cela dit, l'Amérique ne fait pas beaucoup mieux.

La Fed semble consciente des risques déflationnistes - mais ce qu'elle propose de faire contre ces risques, eh bien : rien. Le gouvernement Obama comprend les dangers d'une austérité fiscale prématurée - mais parce que les républicains et les démocrates conservateurs au Congrès n'accorderont aucune aide supplémentaire aux gouvernements fédéraux, cette austérité sera quand même là, sous la forme de coupes budgétaires aux niveaux fédéraux et locaux.

Pourquoi ce mauvais virage politique ? Les partisans de la ligne dure invoquent souvent les problèmes rencontrés par la Grèce et d'autres pays européens pour justifier leurs actions. Et il est vrai que les investisseurs s'en sont pris aux gouvernements ayant des déficits intraitables. Mais rien ne prouve qu'une austérité fiscale à court terme devant une économie déprimée rassure les investisseurs.

Au contraire : la Grèce a accepté de durcir l'austérité, et n'a connu qu'une augmentation de l'ampleur de ses risques ; l'Irlande a imposé d'énormes coupes dans ses dépenses publiques, et s'est vu traiter par les marchés comme un risque pire que l'Espagne, qui a quant à elle été bien plus réticente à appliquer les remèdes des partisans de la ligne dure. 

C'est presque comme si les marchés financiers comprenaient ce que les décideurs politiques ne semblent pas saisir : que si la responsabilité fiscale à long terme est importante, la réduction des dépenses au beau milieu d'une dépression, ce qui aggrave cette dépression et prépare le terrain pour la déflation, est en fait contre-productive.

Donc je ne crois pas qu'il s'agit vraiment là de la Grèce, ou même d'une quelconque appréciation réaliste des compromis entre déficits et emplois. C'est, au contraire, la victoire d'une orthodoxie qui n'a pas grand chose à voir avec l'analyse rationnelle, dont la doctrine principale est que c'est en faisant souffrir les gens qu'on montre ses qualités de meneur dans les temps difficiles.

Et qui paiera le prix de ce triomphe de l'orthodoxie ? La réponse est des dizaines de millions de travailleurs au chômage, parmi lesquels nombreux seront ceux qui resteront des années sans emploi, et certains ne travailleront plus jamais.

Paul Krugman

© 2010 The New York Times News Service

Par sebi - Publié dans : Economie : - Communauté : actualités financières
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